Cette planche ne montre pas un organisme : elle montre une comptabilité. Où l’énergie entre, par quelles réactions elle passe, ce qui décide de la vitesse de chacune, et où elle finit. Tu fais monter une réaction contre sa pente, tu règles une enzyme, tu brûles un glucose avec et sans oxygène, puis tu allumes la feuille.
Le module suit le même plan que les autres : l’intuition, les définitions, les relations à connaître, un exemple chiffré, les pièges fréquents, où il resservira, et quelques questions pour vérifier.
Intuition
Le vivant ne fabrique pas d’énergie : il la capte, sous forme de lumière ou de nourriture, puis la fait circuler. Une molécule comme le glucose est riche en énergie utilisable parce que ses produits possibles, le CO₂ et l’eau, sont bien plus bas sur l’échelle. Mais beaucoup de réactions nécessaires vont dans le sens contraire : seules, elles ne se font pas. Elles se font quand une enzyme les enchaîne à une réaction qui descend davantage, le plus souvent l’hydrolyse de l’ATP. L’ATP n’est donc pas une réserve, mais une monnaie : elle est refaite et dépensée sans cesse, en une minute à peine dans une cellule active. Les enzymes déterminent quelle réaction se produit et à quelle vitesse, et leur vitesse plafonne. La photosynthèse remonte ce que la respiration descend, avec la lumière pour source.
Définitions
- Énergie libre \(G\)kJ/mol
- Part de l’énergie d’un système qui peut produire du travail à température et pression constantes.
- Variation \(\Delta G\)kJ/mol
- \(G\) des produits moins \(G\) des réactifs, dans les conditions réelles. Négative : la réaction peut se faire seule.
- \(\Delta G^{\circ\prime}\)kJ/mol
- Valeur tabulée dans les conditions standard biochimiques : pH 7, autres espèces à 1 mol/L.
- Quotient \(Q\)
- Produits sur réactifs, en concentrations réelles (mol/L), sans l’eau. À l’équilibre, \(Q = K\).
- \(R\) et \(T\)
- \(R = 8{,}314\) J/(mol·K), \(T = 310\) K (37 °C) : \(RT \approx 2{,}58\) kJ/mol.
- Exergonique, endergonique
- \(\Delta G \lt 0\), ou \(\Delta G \gt 0\) : la réaction « descend », ou « monte ».
- Couplage, intermédiaire commun
- Deux réactions réunies en une seule transformation par une enzyme, grâce à une espèce qu’elles partagent (ici le phosphate transféré).
- ATP, ADP, Pi
- Adénosine triphosphate (trois phosphates), adénosine diphosphate (deux), phosphate inorganique. ATP + H₂O → ADP + Pi : \(\Delta G^{\circ\prime} = -30{,}5\) kJ/mol.
- Enzyme, site actif, substrat
- Catalyseur biologique, souvent une protéine ; creux où le substrat se lie ; molécule transformée.
- \(v\), \([S]\), \([E]_{\text{tot}}\)
- Vitesse de la réaction (produits par seconde), concentrations de substrat et d’enzyme totale.
- \(V_{\max}\)
- Vitesse quand tous les sites sont occupés.
- \(k_{\text{cat}}\)s⁻¹
- Substrats transformés par site actif et par seconde, à saturation.
- \(K_m\)unité de \([S]\)
- Concentration de substrat où \(v = V_{\max}/2\).
- Inhibiteur compétitif, \(K_i\), \([I]\)
- Molécule qui occupe le site actif sans réagir ; \(K_i\) est la constante de dissociation du complexe enzyme–inhibiteur : plus elle est petite, plus l’affinité est grande. \([I]\) est la concentration d’inhibiteur libre ; les deux s’expriment dans la même unité de concentration (ici, molécules par boîte).
- Respiration cellulaire
- Oxydation du glucose par l’O₂, en CO₂ et eau, avec production d’environ 30 ATP.
- Fermentation
- Glucose en lactate sans O₂ : 2 ATP seulement.
- Photosynthèse
- Synthèse de glucose et d’O₂ à partir de CO₂ et d’eau, avec l’énergie de la lumière.
- Rendement
- Énergie captée en ATP divisée par l’énergie libérée par le glucose : \(30 \times 30{,}5 / 2\,870 \approx 32\,\%\).
Relations clés
\[ \Delta G = \Delta G^{\circ\prime} + RT\ln Q \]
Le sens et l’ampleur d’une réaction dépendent des concentrations. Pour l’ATP, \(Q\) est très petit dans la cellule, donc le \(\Delta G\) réel vaut environ \(-50\) kJ/mol, plus bas que \(-30{,}5\).
\[ \Delta G_{\text{tot}} = \Delta G_1 + \Delta G_2 \lt 0 \]
Une réaction qui monte (\(\Delta G_1 \gt 0\)) se fait si on l’enchaîne à une qui descend davantage : le total seul décide. Glucose + ATP : \(13{,}8 - 30{,}5 = -16{,}7\) kJ/mol.
\[ v = \frac{V_{\max}[S]}{K_m + [S]}, \qquad V_{\max} = k_{\text{cat}}[E]_{\text{tot}} \]
À faible \([S]\), \(v\) croît avec \([S]\) ; à forte \([S]\), elle plafonne à \(V_{\max}\). Doubler l’enzyme double \(V_{\max}\), pas \(K_m\).
\[ K_m^{\text{app}} = K_m\left(1 + \frac{[I]}{K_i}\right) \]
Un inhibiteur compétitif fait paraître \(K_m\) plus grand, mais \(V_{\max}\) ne change pas : à très forte \([S]\), le substrat l’emporte.
\[ \text{C}_6\text{H}_{12}\text{O}_6 + 6\,\text{O}_2 \to 6\,\text{CO}_2 + 6\,\text{H}_2\text{O}, \qquad \Delta G^{\circ\prime} \approx -2\,870\ \text{kJ/mol} \]
La respiration. La photosynthèse en est la réaction inverse, de \(\Delta G^{\circ\prime} \approx +2\,870\) kJ/mol : elle monte, donc la lumière doit l’alimenter.
Exemple chiffré
Quelle masse d’ATP un humain de 100 W renouvelle-t-il par jour ? Hypothèses : les 100 W viennent de l’oxydation du glucose (2 870 kJ/mol), avec 30 ATP par glucose ; \(M_{\text{ATP}} = 507\) g/mol.
- Glucose : \(100 / (2{,}870 \times 10^{6}) \approx 3{,}48 \times 10^{-5}\) mol/s.
- ATP : \(30 \times 3{,}48 \times 10^{-5} \approx 1{,}05 \times 10^{-3}\) mol/s.
- Par jour : \(1{,}05 \times 10^{-3} \times 86\,400 \approx 90\) mol.
- Masse : \(90 \times 507 \approx 4{,}6 \times 10^{4}\) g, soit environ 46 kg : du même ordre que la masse d’un corps, recyclée chaque jour.
- Vérification : la puissance qui transite par l’ATP vaut \(1{,}05 \times 10^{-3} \times 49{,}5 \times 10^{3} \approx 52\) W, soit \(30 \times 49{,}5 / 2\,870\) des 100 W. Si les 100 W passaient tous par l’ATP à 49,5 kJ/mol, on obtiendrait la borne haute, environ 88 kg.
- Réserve : un cerveau actif (20 W, 30 ATP par glucose) consomme \(2{,}1 \times 10^{-4}\) mol/s. Avec 1 L d’eau cellulaire à 4 mmol/L, soit \(4 \times 10^{-3}\) mol, la réserve dure \(4 \times 10^{-3} / 2{,}1 \times 10^{-4} \approx 19\) s sans recyclage.
Pièges fréquents
- « L’énergie est dans les liaisons de l’ATP. » Casser une liaison coûte toujours de l’énergie. L’hydrolyse descend parce que l’ADP et le Pi, séparés et hydratés, sont bien plus stables que l’ATP et l’eau, avec moins de répulsion entre charges négatives voisines. Ce qui compte, c’est l’écart entre l’état avant et l’état après.
- « Les enzymes sont consommées. » Non : elles ressortent intactes de la réaction et resservent, \(k_{\text{cat}}\) fois par seconde.
- « Plus d’enzymes changent \(K_m\). » Non : elles changent \(V_{\max}\). \(K_m\) dépend de l’enzyme et du substrat, pas de la quantité d’enzyme.
- « Les plantes ne respirent pas » ou « seulement la nuit ». Elles respirent tout le temps. Le jour, la photosynthèse fait simplement plus de sucre que la respiration n’en oxyde.
- « La photosynthèse fabrique de l’énergie. » Elle convertit l’énergie de la lumière en énergie libre de molécules ; rien ne se crée.
- « Le lactate cause les courbatures. » Non : elles viennent de microlésions des fibres musculaires. Le lactate est évacué ou réutilisé en une heure environ.
Où ça resservira
- 33Coût des pompes et de l’influx nerveux : voir les planches Le neurone et Cellule, membrane et transport.
- 35Les enzymes sont codées par les gènes (à venir).
- 37Cascades enzymatiques, où le produit d’une enzyme est le substrat de la suivante (à venir).
- 38Le muscle et son ATP (à venir).
- 41Chaînes alimentaires : chaque maillon perd la plus grande part en chaleur (à venir).
- 02Le mécanisme de la chaîne respiratoire : planche La respiration cellulaire.
Teste-toi
Quel est le \(\Delta G\) réel de l’hydrolyse de l’ATP à 310 K si [ATP] = 4 mmol/L, [Pi] = 5 mmol/L et [ADP] = 0,05 mmol/L ?
\(Q = \dfrac{0{,}05 \times 5}{4} \times 10^{-3} = 6{,}25 \times 10^{-5}\), donc \(\ln Q \approx -9{,}68\). \(\Delta G = -30{,}5 + 2{,}58 \times (-9{,}68) \approx -55{,}4\) kJ/mol : moins d’ADP, plus de pente.
Un sprint exige 60 ATP. Combien de glucose, avec puis sans O₂ ?
Avec O₂ : \(60/30 = 2\) glucose. Sans O₂ : \(60/2 = 30\) glucose, soit quinze fois plus pour le même travail.
Avec \(K_m = 60\) et un inhibiteur compétitif à \([I] = K_i\), que valent \(K_m^{\text{app}}\), puis \(v/V_{\max}\) à \([S] = 60\) et à \([S] = 600\) ?
\(K_m^{\text{app}} = 60 \times 2 = 120\). À \([S] = 60\) : \(60/180 = 1/3\). À \([S] = 600\) : \(600/720 \approx 0{,}83\), contre \(600/660 \approx 0{,}91\) sans inhibiteur : le substrat l’emporte presque.
−30,5 / ≈ −50 kJ/molΔG de l’hydrolyse de l’ATP : valeur standard, puis valeur réelle dans la cellule (−49,5).
30 contre 2ATP par glucose avec O₂ (convention à 30, ou 32) et sans O₂.
≈ 32 %rendement de la respiration : 30 × 30,5 / 2 870. Le reste, environ 1 955 kJ, part en chaleur.
≈ 46 kg par jourmasse d’ATP renouvelée par un humain de 100 W (environ 90 mol).
≈ 20 sdurée de la réserve d’ATP d’un cerveau actif sans recyclage.
8 photons par O₂soit 48 par glucose ; le rendement d’un champ est de 1 à 2 %.